• Cédric Masera

Sobriété numérique : actions pour un numérique durable des collectivités !




PIM poursuit ses contributions aux stratégies numériques des territoires. Cette semaine, alors que les usages et les équipements numériques ont été multipliés pendant le confinement nous revenons sur les enjeux et méthodes de la sobriété numérique, un élément incontournable pour participer à la résilience des territoires, dès aujourd’hui. De la mesure de l’impact environnemental de son système d’information au pilotage d’une stratégie de sobriété numérique, quelques réflexions, sources utiles et actions envisageables à court terme dans toutes les collectivités pour les directions métiers et informatiques ! Et quelques perspectives pour la résilience territoriale.


Numérique et sobriété énergétique : un oxymore ?


Le numérique représente en 2019 plus de 3 % de la consommation énergétique mondiale, celle-ci augmente selon une dynamique soutenue de + 9 %/an (source The Shift Project : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/05/Crises-climat_chantier-du-Plan_Shift-Project.pdf)

La question de l’impact environnemental du numérique se pose dans le contexte d’accélération du déploiement des usages professionnels et privés. Encore plus pour les collectivités qui doivent concilier les enjeux de « simplification des parcours », de dématérialisation avec ceux de réduction de l’impact environnemental des habitants sur leurs territoires.

Le concept de sobriété numérique s’impose progressivement comme une dimension nécessaire de la stratégie numérique publique.


Des stratégies numériques durables sont possibles : la sobriété numérique


Bien sûr, tout usage numérique a un impact environnemental. Pour autant, il est possible pour la collectivité d’intégrer la sobriété au pilotage stratégique de ses systèmes d’information. Une analyse de son écosystème numérique est nécessaire : la définition d’objectifs de réduction de l’impact environnemental en fonction de sa situation et de sa stratégie de numérisation.

5 principes nous semblent structurants de la stratégie de sobriété en collectivité :

(1) Penser usages avec une approche « globale »

  • Impact environnemental du service numérique dès la conception du projet

  • Economies d’émissions générées par ailleurs : moins de déplacements pour les usagers, les agents, économies dans les cycles de numérisations, impressions, duplications des documents …

  • S’interroger dès l’étude d’opportunité : numériser est-il nécessaire, quels sont les besoins, le nombre des utilisateurs et quelle valeur ajoutée du numérique sur le processus concerné ? Parfois, un tableau d’informations partagées « physique » a la même valeur d’usage que des dispositifs numériques…

  • Penser « sobriété des usages » : optimiser les offres de services pour correspondre au besoin explicite des utilisateurs et utilisatrices. Quel volume et quel type d’usage : il n’est pas nécessaire d’homogénéiser toutes les réponses du système d’information / l’enjeu est que le procédé technique rende le service à l’utilisateur avec un niveau de service correspondant à ses attentes et à son usage de l’informatique

(2) Mesurer l’empreinte écologique de son système d’information

  • Savoir d’où l’on part, objectiver sa situation est nécessaire pour sensibiliser les acteurs, se fixer des objectifs atteignables et suivre leur degré d’atteinte dans le temps.

  • Le référentiel REN (Référentiel Environnemental du Numérique) proposé par The Shift Project (annexe 4) constitue une grille d’analyse exhaustive pour réaliser ces mesures : mesurer un impact global des applications, des usages, des infrastructures et réseaux.

(3) Formaliser des objectifs de sobriété pilotés par la direction générale

  • Transformer c’est incarner le changement : comme dans toute démarche stratégique, les objectifs peuvent être formalisés par le collectif de la direction générale et partagés auprès de chaque acteur de la collectivité et notamment les pilotes de projets numériques

(4) Sensibilisez tous les agents de la collectivité

  • Et justement, comme vous le verrez ci-dessous : des actions simples liées à notre usage quotidien des technologies peuvent limiter l’impact environnemental du numérique.

  • Alors n’hésitez pas à partager les indicateurs simples de nos pratiques digitales qui peuvent d’ailleurs questionner nos pratiques dans le monde professionnel et personnel. « Si l’on considère la totalité de son cycle de vie, le simple envoi d’un mail d’1 mégaoctet (1 Mo) équivaut à l’utilisation d’une ampoule de 60 watts pendant 25 minutes, soit l’équivalent de 20 grammes de CO2 émis » (source)

--> « La production d’un smartphone, c’est entre 50 et 100 kg de CO2 » comme le rappelle Jean-Marc Jancovici (source)

--> Toujours selon la même source, le visionnage de vidéos en ligne a généré plus de 300 millions de tonnes de CO2 au cours de l’année 2018, soit une empreinte carbone comparable aux émissions annuelles de l’Espagne…

--> Quelques bonnes pratiques et des visuels très communicants ici : https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/guide-pratique-face-cachee-numerique.pdf

(5) Intégrer des contraintes de sobriété énergétique et matérielle dans les politiques d’achats publics

  • La réduction de l’empreinte écologique est un enjeu global qui doit irriguer toute la politique d’achat (informatique) de la collectivité

Quelques leviers d’action pour les organisations (publiques)


La partie 5 du dossier expert transformation numérique des collectivités dédiée aux infrastructures présente des axes d’action :


Optimiser la gestion de son parc

Durée de vie, usages, automatisation des mises en veille, des arrêts, il est aussi possible de choisir des équipements qui disposent de labels environnementaux (EPEAT, Ecolabel Nordique, L’Ange Bleu, TCO, plus d’informations ici : https://www.ademe.fr/labels-environnementaux)

Envisager tout le cycle de vie de l’équipement de la production à la destruction-réutilisation-reconditionnement (analyses de cycles de vie (ACV), cf. L.1410 de l’ITU-T)


Limiter la climatisation des régies techniques !

Penser « économie circulaire »

La collectivité peut s’inscrire dans une approche d’économie circulaire, en cherchant à donner une seconde vie aux équipements obsolètes pour le besoin de la collectivité, mais viables pour un contexte associatif, dans les réseaux de la médiation numérique du territoire


Intégrer les enjeux environnementaux dans la politique d’achat de la collectivité 

Quels engagements des prestataires, quelle politique de réduction d’émissions d’énergies de leurs côtés ?

Là aussi des actions sont faciles à déployer : Adapter les contrats, adapter les critères de sélection des fournisseurs et partenaires, demander la transparence concernant l’empreinte indirecte générée par des tiers, influencer le marché en contribuant à des publications, à du développement de solutions plus durables

Ces recommandations se retrouvent aussi dans les leviers d’action soulignés par The Shift Project qui va jusqu’à chiffrer les économies énergétiques correspondantes : (https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2018/11/Rapport-final-v8-WEB.pdf) :


Leviers n°1 & n°2 : Allonger la durée de vie des équipements professionnels

  • L’augmentation de la durée de vie des équipements est un levier facile à actionner pour une collectivité.

  • Un allongement de la durée de vie à 5 ans pour les postes fixes et 3,5 ans pour les smartphones permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 37% pour les fixes et 26% pour les smartphones.

Levier n°3 : Augmenter la part de smartphones « pro-perso » dans le parc professionnel

  • Un seul équipement et deux usages ! C’est possible avec le système des doubles cartes SIM disponibles dans de nombreux smartphones.

  • Toujours selon ce rapport, une augmentation de 30 à 70% du parc « pro-perso » permettrait une réduction de 37% des émissions de gaz à effet de serre du parc.


Levier n°4 : Favoriser l'échange de documents bureautiques via une plateforme partagée

  • Bonne nouvelle : votre stratégie collaborative peut également limiter l’impact environnemental du système d’information !

  • De la même manière que l’on peut optimiser son rangement « physique », les collectivités sont encouragées à ne pas multiplier le stockage du même exemplaire d’un document sur plusieurs serveurs et à limiter les envois des documents par mails !

  • Une réduction de 50% du volume d’envoi des versions d’un document se traduirait par une économie de 40% d’émission de gaz à effet de serre, cette économie peut atteindre plus de 80% en cas d’un partage à 100% sur une plateforme collaborative.


Levier n°5 : Mettre en place des métriques opérationnelles

  • Le rapport préconise à toutes les sphères décisionnelles de mettre en place des métriques largement compréhensibles.

  • Exemple dans le secteur public : lors de la conception, du design du projet, voire de l’étude de faisabilité : intégrer la dimension environnementale. On produit souvent des analyses stratégiques et de retour sur investissement des investissements numériques, alors intégrons la vision de la consommation énergétique des projets (et de la maintenance) dès la conception.


Perspectives pour les territoires résilients

La résilience des territoires intègre un volet numérique structurant, ces dernières semaines l’ont démontré. Des approches locales de l’écosystème numérique sont possibles : la dimension de sobriété peut faire partie intégrante d’une stratégie de résilience territoriale : de quelles sources d’énergie, de données dépendons-nous ? quels usages numériques souhaitons-nous sur notre territoire ?, quelle définition de la proximité (numérique) ? La collectivité est en charge de piloter l'aménagement numérique du territoire et la stratégie de développement des usages.

Des approches de type « Low Tech » semblent aussi accélérées par la crise sanitaire : des fabrications locales, des modèles réutilisables, des passages à l’échelle, des concepts simples avec des ressources locales… La conception même de nos plateformes territoriales de services publics peut croiser ces enjeux de sobriété et de résilience ! Avec peut-être des perspectives d’indépendance locale vis-à-vis des GAFAM. Les enjeux de protection des données et de sobriété énergétique peuvent aussi se réunir dans des approches locales du service public numérique.

Les territoires intelligents sont encore une promesse, au cœur on retrouve des enjeux de gouvernance et de politique : quels investissements carbone du territoire dans un projet territorial « intelligent » pour quelles économies d’émissions ?

Alors que certains experts craignent « l’effet rebond » économique : une surconsommation des ressources par « l’efficacité technologique » facilitant l’accès à ces ressources, l’approche de circuits courts, de suivi des ressources territoriales par les données sont des pistes pour construire une gestion durable des territoires.

Retrouvez notre premier article dédié aux stratégies numériques territoriales ici : une voie vers un service public numérique territorial

Bibliographie et sources :

  • "Pour une écologie numérique", par Eric Vidalenc

  • Le Jaune et le Rouge, Numérique et environnement, le numérique, problème environnemental ou solution ? : N° 754 - Avril 2020, https://www.lajauneetlarouge.com/magazine/754

Rapports et études du Shift Project :

  • Lean ICT : pour une sobriété numérique : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2018/11/Rapport-final-v8-WEB.pdf

  • Crise(s), climat : plan de transformation de l’économie française : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/05/Crises-climat_chantier-du-Plan_Shift-Project.pdf

ADEME :

  • La face cache du numérique, réduire les impacts du numériques sur l’environnement : https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/guide-pratique-face-cachee-numerique.pdf

  • Labels environnementaux : https://www.ademe.fr/labels-environnementaux

Dossier expert : transformation numérique des collectivités : http://boutique.lagazette.fr/transformation-numerique-11692.html

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